charpentiers

PATRIMOINE MARITIME DES CARAÏBES

LES SLOOPS DES GRENADINES

Histoire de la construction navale dans les Grenadines

Développés entre les XVIIIᵉ et XXᵉ siècles à Bequia, Carriacou et Union Island, les sloops des Grenadines comptent parmi les derniers voiliers de travail traditionnels encore construits dans la Caraïbe.

Les origines — XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Les premiers sloops apparaissent à l’époque coloniale pour répondre à un besoin simple : se déplacer rapidement d’une île à l’autre. Transport de marchandises, pêche, commerce inter-îles, transport de passagers — tout passe par la voile car il n’y a pas encore d’avions. Les îles sont proches, mais les courants sont forts et le vent constant. Il faut des bateaux rapides, solides, capables de remonter au vent. Les charpentiers locaux mettent au point un type de voilier entièrement optimisé pour ces conditions.

Une influence venue du Nord

Au XIXᵉ siècle, les baleiniers de Nantucket et de New Bedford fréquentent la région. Ils apportent avec eux les formes de carène de leurs whaleboats et des techniques de charpente navale. Les charpentiers de Bequia s’en emparent et les adaptent pour construire des bateaux plus grands et plus marins. De cette greffe naîtront les sloops des Grenadines.

Caractéristiques techniques

Coque en bordé bois sur membrures, étrave fine, tableau arrière incliné. Une longueur de 8 à 15 mètres, une largeur généreuse pour la stabilité. Un gréement sloop — un seul mât — et une grande voile triangulaire, parfois accompagnée d’un foc ou d’une trinquette. Ces bateaux sont réputés pour leur vitesse, leur aptitude à remonter au vent et leur robustesse dans la mer courte mais parfois agitée des Caraïbes.

La construction traditionnelle

Tout est fait à la main : mise en place des membrures cintrées, pose du bordé planche après planche, calfatage entre les planches au coton et au goudron, coulage de la quille en fonte, puis gréement. Le plus souvent, aucun plan n’est écrit. Les formes sont mémorisées, transmises d’un charpentier à l’autre, et corrigées à l’œil.

L’âge d’or, 1900-1950

Au début du XXᵉ siècle, les sloops dominent totalement le transport maritime local car plus petits et moins chers que les gros voiliers venus d’Europe qui font la transatlantique. Ils charrient des éléments de première nécessité comme du charbon de bois, du coton, du sucre, des fruits et légumes, des animaux, des outils et des passagers… Chaque île compte alors plusieurs dizaines de sloops en activité.

Sloop des Grenadines ou sloop de Carriacou ?

On confond souvent les deux. Ils appartiennent à la même tradition, mais ont divergé selon l’île.

Le sloop des Grenadines, type Bequia. Historiquement, c’est un bateau de transport et de cabotage : coque large, fort volume de charge, tableau arrière marqué, tirant d’eau modéré. Stable et robuste, il était conçu pour porter du fret, pas seulement pour aller vite.

Le sloop de Carriacou et Petite Martinique a pris l’autre chemin : coque plus longue et plus étroite, étrave très fine, tirant d’eau plus important, immense surface de voile. Beaucoup plus rapide, excellent au près, plus exigeant à la barre. Ce sont, à leur manière, des machines de vitesse.

 

Patrimoine culturel de Saint-Barthélemy ?


Comme toutes les îles, Saint-Barthélemy dépend pour sa survie du ravitaillement assuré par ces bateaux — plus encore que les autres, car c’est une île minuscule, où il pleut très peu, où il n’existe aucune source naturelle d’eau et où presque rien ne pousse, à part quelques cabris. Mais Saint-Barthélemy a un atout : c’est un port franc, c’est-à-dire que les marchandises y sont exonérées de taxes et ne sont pas contrôlées. Tout peut donc y transiter en toute légalité, du moins du point de vue de l’île.
Les sloops y trouvent alors un marché plus lucratif encore : le trafic de rhum et de cigarettes de contrebande. Ces marchandises sont achetées en toute légalité à Saint-Barthélemy, puis déchargées de nuit sur les plages des autres îles et revendues sous le manteau.
C’est précisément à ce jeu du chat et de la souris avec les autorités voisines que les sloops de Carriacou se distinguent par leur vitesse : ils sèment sans peine les voiliers des douanes qui tentent de les arraisonner.
Ce commerce deviendra la première source de prospérité de Saint-Barthélemy et fera de Gustavia une place forte de la Caraïbe orientale.
Dans les années 1950, la prospérité de l’île, et jusqu’à sa survie, dépendent donc principalement des bateaux construits à Carriacou. C’est ce qui lie ces deux îles au sein d’un patrimoine culturel commun.


Régimes de bananes débarqués d’un sloop au quai de Gustavia, des clients autour des caissesVente de légumes et de fruits posés sur le quai de Gustavia, devant les sloops accostésDeux sloops de charge accostés au quai de Gustavia, marchandises débarquées sur le pavéUn sloop couché sur le flanc contre le quai de Gustavia, mât et gréement en traversDeux hommes rangent des cartons dans la cale d’un sloop de chargeLa bôme d’un sloop et sa grand-voile ferlée, serrée par des garcettesLe mât en bois d’un sloop vu depuis le pont, haubans tendus sur le cielLe pied de mât d’un sloop, cordages lovés sur le pontLe tableau arrière bleu du sloop Lady Merlyn, immatriculé à Canouan

Le déclin des sloops, à partir des années 1960

Le moteur hors-bord, les cargos modernes et la fibre de verre ont raison d’eux en une génération. Beaucoup de bateaux sont abandonnés, d’autres transformés en unités de pêche.

La renaissance par la régate

Ce sont les régates traditionnelles qui maintiennent les sloops en vie : le Carriacou Regatta Festival, la Classic Regatta d’Antigua et le West Indies Regatta Festival de Saint-Barthélemy. C’est là, et presque uniquement là, que ces bateaux de bois continuent de courir, et c’est aussi en partie pour ces régates qu’ils continuent d’être construits — à Carriacou plutôt qu’à Bequia.

Bequia : la fin des grands bateaux

À Bequia, il ne reste plus de construction traditionnelle de grandes unités. Subsistent la fabrication de petites embarcations de pêche par Orbin Ollivierre et celle de bateaux miniatures par les Sargeant Brothers. Lancé en 1980, le Water Pearl est le dernier grand bateau sorti des chantiers de l’île. Il a sombré quatre ans plus tard, au large du Panama.

Carriacou et Petite Martinique : les derniers maîtres

Plus au sud des Grenadines, les commandes se poursuivent : pour la vitesse en régate, mais aussi pour la pêche et, de plus en plus, pour le charter — avec l’explosion du tourisme, leur allure traditionnelle et colorée leur donne un charme tout particulier.

À Carriacou, Alexis Andrews — futur fondateur de la West Indies Regatta — commande le sloop Genesis au maître charpentier de marine Alwyn Enoe en 2005, et en profite pour écrire deux livres sur les méthodes de construction.
À Petite Martinique, Baldwin DeRoche dit « Balo » met à l’eau le sloop Savvy en 2007, puis Beauty of Petite Martinique en novembre 2008, son dernier et plus grand bateau.
En 2009, Alexis et une bande d’amis créent la West Indies Regatta, par plaisir d’abord, avec l’idée de promouvoir ces bateaux et de reconnecter l’île avec la navigation traditionnelle. Porté par cet élan, Thierry de Badereau finance le sloop Free In St Barth, mis à l’eau par Alwyn Enoe en 2015.

Le renouveau

En filmant la construction du sloop Exodus, Alexis Andrews réalise le film documentaire Vanishing Sail, sorti en 2015, avec l’objectif de susciter des vocations. En 2023, en s’appuyant notamment sur ces images et l’élan du gouvernement de Grenade, le savoir-faire de construction navale de Carriacou et Petite Martinique est inscrit par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité — au titre des savoir-faire à sauvegarder.

Après les destructions de l’ouragan Beryl en juillet 2024, Grenade annonce la création d’une Boat Building School. En 2025, une parcelle est désignée à Windward, sur l’île de Carriacou. En 2026, la route d’accès menant à la future école est achevée. Un entrepreneur local, Piero Zipoli, y finance la construction d’un toit pour abriter le chantier, ainsi que celle d’un tout nouveau bateau, qui devrait être mis à l’eau début 2027.

L’avenir ?

Piero Zipoli a déjà obtenu du gouvernement grenadien la commande de trois bateaux supplémentaires. Il souhaite exposer le premier dans les salons nautiques européens, pour éveiller l’intérêt du public et décrocher de nouvelles ventes.
Vincent aimerait rapprocher les régates traditionnelles des Antilles — à commencer par le Carriacou Regatta Festival et le West Indies Regatta Festival, mais aussi la Classic Regatta d’Antigua, et pourquoi pas d’autres, aux îles Vierges britanniques ou à la Barbade — afin de mieux les promouvoir et de chercher des ressources financières supplémentaires pour aider les propriétaires des Carriacou sloops qui y participeraient.
Vincent et Piero rêvent tous deux d’une Caraïbe où chaque île aurait sa classic regatta, et où des sponsors internationaux trouveraient un intérêt en termes de visibilité autant qu’un geste culturel.

LES HOMMES

Les charpentiers de marine

Quatre noms jalonnent l’histoire de ces bateaux, dans l’ordre où ils entrent en scène. Aucun n’a laissé de plans écrits : ce qu’ils transmettaient tenait dans une maquette de demi-coque et dans le geste.

  • La famille ComptonWindward, Carriacou. Près de deux siècles de construction navale, de Benjamin Compton arrivé en 1833 jusqu’à Verol Compton aujourd’hui. C’est de cette famille que vient le métier sur l’île.
  • Zepherine McLarenWindward, Carriacou. Constructeur du Mermaid of Carriacou dans les années 1960, le bateau dont le défi a relancé toute la construction navale de l’île alors qu’elle était en train de s’éteindre.
  • Ellis McLawrenceWindward, Carriacou. Constructeur en 1975 du sloop Super Mac, devenu Pink Lady. À ne pas confondre avec Zepherine McLaren.
  • Anthony McLawrence dit « Nero »Windward, Carriacou. Né vers 1949, charpentier depuis le début des années 1980. Huit bateaux, dont Reality 2, le plus grand sorti de l’île depuis des décennies.
  • Baldwin DeRoche dit « Balo »À Petite Martinique. Summer Cloud, Savvy, puis Beauty of Petite Martinique en 2008, le dernier sloop sorti de ses mains.
  • Alwyn EnoeCarriacou. Le dernier maître des sloops. Né en 1943, charpentier depuis 1973, formé auprès des Compton et de McLaren, décoré par le roi Charles III en 2024. Douze bateaux, de Genesis à Free In St Barth.

Les bateaux

Les Carriacou sloops identifiés

Ce recensement, entrepris après la rencontre de 2026 entre les organisateurs des deux régates (Carriacou et St Barth), est le premier du genre. Trente bateaux y figurent à ce jour : 17 sont formellement identifiés et datés,
9 sont signalés sans que l’on sache encore où ils se trouvent,
1 bateau identifié se trouve hors de Carriacou et de Petite Martinique, et 3 ont été détruits par l’ouragan Beryl.

Cette liste est incomplète, et elle le restera tant que la mémoire de ces bateaux vivra surtout dans les têtes. Toute information permettant de la compléter ou de la corriger est la bienvenue — une date de mise à l’eau, un nom de charpentier, une photographie, un port d’attache, un nom de propriétaire…

Du plus ancien au plus récent. Chaque bateau a sa fiche.

Statut : en service 19 épaves 4 ❓ non trouvé 9

Ceux clairement identifiés.

  • 1968Mermaid of Carriacou44 pieds · Zepherine McLaren · le bateau fondateur de la Carriacou Regatta
  • 1969The Friendship Rose100 pieds · Calvin Lewis et les frères Adams · dernière goélette de Bequia bâtie à l’outil à main
  • 70-80Summer Wind37 pieds · Alwyn Enoe · le bateau qui a inspiré à Alexis Andrews son amour des Carriacou sloops · Newport, Rhode Island
  • 1978Tradition50 pieds · Carriacou · aujourd’hui en charter à Anguilla
  • 1981Alexander Hamiltongoélette · Ralph Harris · dernière goélette bâtie sur la plage à Nevis
  • 1986Sweetheart36 pieds · Zepherine McLaren · Antigua
  • 1998Summer Cloud39 pieds · Baldwin DeRoche dit « Balo » · Barbade
  • 2002Jambalaya73 pieds · Alwyn Enoe, d’après une maquette de Jassie Compton · la plus grande unité de Carriacou
  • 2005Genesis42 pieds · Alwyn Enoe · le bateau d’Alexis Andrews, à l’origine de la West Indies Regatta
  • 2007Savvy43 pieds · Baldwin DeRoche dit « Balo » · Grenade
  • 2008Beauty of Petite Martinique48,5 pieds · Le dernier de Baldwin DeRoche dit « Balo » · Saint-Vincent · Le dernier de Petite Martinique
  • 2008GlacierBernard Compton · Carriacou
  • 2008Navasana40 pieds · Alwyn Enoe · ex-Ocean Nomad, proue sculptée par Aragorn
  • 2010New Moon32 pieds · Bernard Compton · bateau-école à Antigua
  • 2010Spirit of Zemi42 pieds · sur les plans d’Alwyn Enoe · ex-Zemi
  • 2013Exodus42 pieds · Alwyn Enoe · le bateau du film Vanishing Sail
  • 2015Free In St Barth42 pieds · Alwyn Enoe · le dernier Carriacou sloop construit à ce jour
  • 2019Margeta36 pieds · Calvert Compton · Carriacou

Hors Grenadines. Un bateau bâti ailleurs, mais selon la même idée.

  • Spirit of St Maartengoélette de 114 pieds bâtie à la main dans un village du Brésil, selon la même idée : il faut tout un village pour faire un bateau.

Détruits par Beryl. L’ouragan de juillet 2024 a envoyé par le fond plusieurs sloops de Carriacou.

  • 1975Pink Ladyex-Super Mac · 37 pieds · Ellis McLawrence · Palm Island
  • MaristellaCarriacou · ni son constructeur ni son année ne sont documentés
  • 2020Reality 22020 · 65 pieds · Anthony McLawrence dit « Nero » · bateau de fret, Carriacou

Encore à retrouver. Ces bateaux existent — ou ont existé — mais des informations manquent : date, constructeur, port d’attache, propriétaires actuels. Parfois, on ne sait même pas s’ils flottent encore.

  • Windward Prideex-American Eagle · court toujours la Carriacou Regatta
  • Lady NadrinaAlwyn Enoe · connu par la seule plaque de 2019
  • Misty BlueAlwyn Enoe · connu par la seule plaque de 2019
  • Lazer1986 · 58 pieds · Alwyn Enoe · le plus grand de ses sloops
  • Agatha DAlwyn Enoe · connu par la seule plaque de 2019
  • Phiabiana CorionAlwyn Enoe · connu par la seule plaque de 2019
  • Lady Irisfamille Compton
  • Deep Vision« Frankie », de Windward
  • Sea Fortresscharpentier de marine non identifié
  • Plumbelly29 pieds · présent à la toute première édition de 2009
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