

- Type de bateau — sloop de Carriacou à gréement aurique, sans moteur
- Mise à l’eau — le 21 janvier 1968, sur la plage de Windward, à Carriacou
- Longueur — 44 pieds, soit environ 13,4 m — bau 13 pieds, environ 4 m
- Construit par — Zepherine McLaren
- Commandé par — le yachtsman J. Linton Rigg
- Propriétaire — le capitaine John A. Smith, de 1977 au naufrage
- Naufrage — en juillet 2021, au large de La Ceiba, au Honduras
Le pari d’un homme qui voulait sauver un métier

Au milieu des années 1960, Carriacou construit encore des bateaux, mais de moins en moins. Les commandes se raréfient, les jeunes partent, et le savoir-faire des charpentiers de plage — bâtir un voilier de quarante pieds à l’œil, sans plan écrit ni machine — commence à s’éteindre avec ceux qui le détiennent. C’est le moment que choisit J. Linton Rigg, yachtsman installé sur l’île et propriétaire de la Mermaid Tavern à Hillsborough, pour lancer une idée qui a l’air d’une provocation.
Il commande à Zepherine McLaren, maître charpentier de Windward, un sloop taillé pour aller vite. Puis il met 500 dollars des Caraïbes orientales sur la table, et lance un défi à toute l’île : la somme est pour qui construira un bateau capable de battre le sien. L’argent n’était qu’un prétexte. Ce que Rigg voulait, c’était que l’on se remette à construire.
Sur la plage de Windward, McLaren dessine une coque de 44 pieds, 13 pieds de bau, un tirant d’eau modéré, des fonds vifs, une entrée fine et une longue coulée arrière. Rien d’un bateau de plaisance : les barrots de pont font huit pouces sur huit. Un bateau bâti pour porter du fret sous le vent des alizés, et qui se révélera d’une raideur à la toile redoutable.
21 janvier 1968 : toute l’île sur la plage

La mise à l’eau d’un sloop, à Carriacou, n’est pas une manœuvre de chantier : c’est une fête. Le 21 janvier 1968, la coque blanche à liserés est calée sur le sable de Windward, pavois hissés, l’Union Jack claquant au vent. Autour d’elle, le village entier s’est habillé du dimanche — chapeaux, robes claires, enfants assis dans le sable au pied de l’étrave. On pousse, on chante, on prie, et le bateau descend à la mer.
La date est donnée par le capitaine John A. Smith lui-même, sous la photographie du lancement publiée par Gary Osborne : « Windward, Carriacou… Jan. 21 1968 ». Cinquante ans plus tard, le bateau navigue toujours.
Le bateau qui a tout relancé


Le pari est gagné au-delà de l’espéré. Mermaid gagne, et gagne encore : la rumeur de l’île lui prête huit ou neuf victoires à la régate de Carriacou avant qu’un cargo à barrots légers ne finisse par la battre. Surtout, pour tenter de la coiffer, les charpentiers se remettent au travail. On rebâtit, on affine les formes, on discute des carènes à la table du rhum. Des sloops de Carriacou repartent commercer le long des Petites Antilles.
De ce défi est née la Carriacou Regatta, devenue le plus ancien rendez-vous de voile encore couru dans les Caraïbes — et, de proche en proche, tout ce que ce site raconte. Une île entière a repris confiance en son métier autour d’un seul bateau.
Le bateau devient un emblème. En août 1973, la Grenade lui consacre un timbre de 35 cents pour la Carriacou Regatta, sous la mention « Large decked sloop “The Mermaid” ». L’année suivante, l’Américain Douglas Pyle vient relever ses formes sur la plage pour son livre Clean Sweet Wind, consacré aux derniers voiliers de travail des Antilles : le plan de ce sloop de plage, tracé sans plan, entre ainsi dans les livres d’architecture navale.
1977 : un Américain, une poignée de dollars

En 1977, John A. Smith apprend que Mermaid est à vendre, et pour presque rien. Le bateau n’a pas de moteur, il est trop grand pour la pêche et trop petit pour le fret : personne n’en veut. Smith descend dans les îles une liasse de dollars à la main et l’achète aux marins de Carriacou, moitié amusés, moitié stupéfaits.
Tout le monde le met en garde. Un yachtsman connu des îles Vierges lui lance que le bateau ne fait pas eau, il coule, et que le retaper reviendrait à mettre du parfum sur un cochon. Smith paie, prend le risque, et n’a jamais regretté son choix. Dans les îles, on l’appellera bientôt « De white mon wid de black mon’s boat ».
Une vie entière sans moteur
Depuis, Mermaid est sa maison. Le bateau n’a jamais reçu de moteur, et John Smith n’a jamais eu de voiture : tout se fait à la voile, à l’aviron et à l’aussière, mouillages compris. Il a navigué du Maine à l’Amérique du Sud, porté d’île en île des fruits, des arbres, du bois, du sel, tout ce qui payait, et embarqué des passagers pour cinquante dollars par jour — sans le moindre confort, il prévient : si vous voulez un verre d’eau, apportez-le.
Caribbean Compass le range parmi « les grands excentriques de la voile caribéenne », de cette race en voie de disparition des vrais marins solitaires qui ne mâchent pas leurs mots. Il écrit, aussi : ses essais sont réunis dans un recueil intitulé Little Fish Big Pond. Une plaque est vissée au-dessus du capot de descente : « God does not deduct from our allotted life-span, the time spent sailing » — Dieu ne déduit pas de notre vie le temps passé à naviguer.
Le grand carénage du Honduras

L’histoire aurait pu s’arrêter loin de Carriacou. Après avoir talonné un banc de sable à Roatán, au Honduras, Mermaid est tirée au sec à Isla Guanaja pour une remise en état complète : bordés, membrures, tout ce qu’un demi-siècle de mer et un échouage laissent derrière eux. Le chantier s’éternise. Dix-sept mois plus tard, le bateau est toujours à terre et le capitaine se retrouve, selon ses mots, du mauvais côté de la Caraïbe.
En décembre 2019, il lance un appel aux dons pour finir les travaux et reprendre la mer. L’objectif est atteint : 5 100 dollars réunis par soixante-treize donateurs, pour 5 000 demandés. Il était alors à bord depuis quarante-trois ans.




Zepherine McLaren, lui, est mort le 29 décembre 2009. Le bateau qu’il a dessiné de mémoire sur une plage flotte toujours.
25 juin 2019 : Mermaid retrouve l’eau

Le 25 juin 2019, au chantier de La Ceiba, le bateau redescend enfin à l’eau. Le capitaine arrose le pont et la coque de près d’un litre de rhum rouge, en espérant que de bons esprits assisteront au plongeon. Douze heures plus tard, la voie d’eau a diminué de moitié : le bois gonfle, les bordés se referment les uns sur les autres, un vieux bateau en bois se rend étanche tout seul. Autour, il n’y a que des crevettiers, du gasoil sur l’eau et des projecteurs — pas exactement le mouillage rêvé. Il s’en accommode, et remercie.
2020 : le monde s’arrête, Mermaid attend
Puis vient la pandémie. Les chantiers navals ferment, les îles des Caraïbes se referment les unes après les autres, les liaisons s’interrompent. Le capitaine reste bloqué au Honduras, à des centaines de milles de Carriacou, avec un bateau tout juste remis à l’eau et des finitions qui attendent. Le départ est repoussé de mois en mois.
Juillet 2021 : la nuit où Mermaid a coulé
Juillet 2021 : tout est enfin prêt pour prendre le large. L’équipage compte trois marins, le cap est mis sur Utila. Comme toujours depuis un demi-siècle, il n’y a pas de moteur à bord : un remorqueur tire le sloop à travers les hauts-fonds de La Ceiba pour le mener au large.
Le bateau talonne plusieurs fois les fonds sablonneux, réputés dangereux. La manœuvre tourne mal : le sloop se bloque, le vent forcit, la mer se lève, et le câble de remorquage casse. C’est le début de la catastrophe.
John A. Smith envoie aussitôt de la toile réduite pour s’écarter d’une côte sous le vent où quatre épaves d’acier rouillent sur le récif, au milieu des roches. Mais Mermaid fait déjà de l’eau. Les batteries neuves, les pompes de deux mille gallons à l’heure, la pompe thermique d’un pouce et demi achetée pour l’occasion : tout est à bord, et tout rend l’âme en un quart d’heure. La voie d’eau s’aggrave après les talonnages.
Pendant que l’équipage pompe à la main, dégage les crépines de la pompe électrique et tente de remonter la pompe à essence, l’eau atteint les batteries et l’onduleur. Le capitaine prépare le canot de survie. Deux navires arrivent, dont le Utila Dream, le grand ferry à moteur qui assure chaque jour la liaison entre La Ceiba et Utila : passant au large dans le chenal profond, l’équipage voit le sloop en perdition et déroute aussitôt. Aucun des deux n’a de pompe, aucun ne peut prendre le sloop en remorque. Ils viennent évacuer les hommes.
John A. Smith est le dernier à embarquer dans le canot, son sac de survie et ses fusées à la main. Une aussière est lancée, le canot est amené le long du bord, les trois marins trempés sont hissés. Il ne se retourne pas pour regarder Mermaid s’enfoncer. Le sloop de Carriacou avait été sa maison pendant presque toute sa vie.

Pourquoi ce naufrage ?
Il faut le dire, parce que la mer est un tribunal facile : ce naufrage n’est pas une faute de marin. John A. Smith avait plus de quarante ans de navigation sur ce bateau précis et connaissait comme personne l’art de mener un sloop sans moteur. Quatre choses se sont additionnées, et aucune ne relève de la manœuvre.
- Les hauts-fonds mouvants de La Ceiba — la sortie du port est tristement réputée pour ses bancs de sable. Les courants et les rivières déplacent le fond en permanence : une route sûre la semaine précédente devient un piège la semaine suivante, et sans relevé des fonds refait au jour le jour, personne ne les évite à coup sûr.
- Le piège du bateau sans moteur — sans machine à bord, il fallait un remorqueur pour franchir les petits fonds. Dès le premier talonnage, le remorqueur a dû forcer, la tension est montée dans le câble, et le câble a cédé.
- Un remorqueur qui ne pouvait plus approcher — bateau lourd et fort tirant d’eau, le remorqueur ne pouvait pas venir chercher le sloop là où le vent le poussait, au milieu des récifs et des épaves : il s’y serait échoué et coulé à son tour. Il a assisté à la dérive sans pouvoir intervenir.
- La côte sous le vent — le sloop se retrouve alors à la dérive dans un couloir étroit bordé de récifs et de vieilles épaves d’acier, poussé vers la terre par un vent fort. La réponse du capitaine, de la toile réduite pour s’arracher de là, était la bonne ; il n’y avait plus assez de place, et les chocs répétés sur le sable avaient déjà ouvert les liaisons de la coque en bois.
C’est donc une rupture matérielle, survenue au pire endroit possible, qui a condamné Mermaid — et non une erreur de navigation. La seule chance de cette journée-là tient au passage du Utila Dream dans le chenal : sans ce ferry au bon endroit au bon moment, l’affaire ne se serait pas soldée par la seule perte d’un bateau.
Après le naufrage
Quarante-quatre ans après avoir acheté Mermaid pour une poignée de dollars, le capitaine se retrouve sans rien : il vit sous une tente sur l’île de Guanaja, avec le contenu de son sac de survie et des vêtements donnés. Le 21 juillet 2021, deux amis, Andreas Weber et Joanna Bamba, ouvrent un appel aux dons pour lui payer le retour et les premiers mois — deux mille euros pour le voyage, trois mille pour se loger, se vêtir et se nourrir. Soixante-deux donateurs répondent et l’objectif est dépassé.
Ce que John A. Smith demande, ce n’est pas un autre bateau. C’est de rentrer à Carriacou, l’île où Mermaid est née, et d’y vivre auprès de ses amis marins.
Ciganka, le bateau d’un nouveau départ
De retour à Carriacou, John A. Smith rachète un bateau — mais pas un sloop en bois. Cette fois, c’est un Rival 34, un croiseur anglais de série à la coque en fibre de verre, réputé pour tenir la mer. Le nouveau bateau s’appelle Ciganka. Après cinquante ans passés sur un bateau de charpentier de marine, le capitaine navigue en plastique.
Le 1er juillet 2024, l’ouragan Beryl passe sur Carriacou et Petite Martinique en catégorie 4 et ravage les deux îles. John A. Smith choisit de rester à bord. Le bateau est amarré au fond des mangroves, selon la vieille méthode des Antilles : les palétuviers cassent la mer et le vent, et les amarres partent en étoile dans les racines.
L’île sort dévastée du cyclone et Ciganka encaisse de gros dégâts. Mais la coque en fibre de verre tient, le bateau reste à flot, et le capitaine s’en sort indemne.

Contact — Mermaid of Carriacou
- Site — carriacoumermaid.com
- L’appel aux dons ouvert après le naufrage, en juillet 2021 : Help John get home after the sinking of Mermaid.
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