
Chaque année, le logo de la West Indies Regatta Festival sort de la même main. Celle d’Aragorn Dick-Read, sculpteur et artiste multi-médias installé aux Îles Vierges britanniques — un homme dont l’œuvre et l’histoire se confondent avec ce que le festival cherche à défendre.


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C’est plus qu’un logo.
C’est une véritable œuvre d’art !
Un coup de crayon monochrome noir fait apparaître une œuvre bichrome noir et blanc, où les objets, les personnages et les paysages ne sont pas seulement dessinés en noir : tout un jeu sur l’absence de noir fait naître de nouveaux détails, de la corde qui tient la voile au cactus sur l’île, en passant par les détails des vêtements ou la maison tout au fond…
Il représente la West Indies Regatta faisant le tour d’un petit îlet… Avez-vous reconnu les bateaux ? Le plus facile étant Navasana, avec ses sirènes sur la proue !
Avez-vous savouré le travail sur le cadre ? Le dynamisme du bateau qui en sort dans une gerbe d’éclaboussures, ou encore le pélican qui s’échappe lui aussi d’un ancien temps où il ne saurait rester enfermé. On entendrait presque son cri qui vous témoigne : « comme ces bateaux, nous ne sommes plus nombreux, mais nous sommes encore là ! »












Né sur une île, formé en Europe, revenu aux Caraïbes

Aragorn Dick-Read naît à Tortola en 1966. Il part se former en Europe, où il apprend la poterie, la gravure, le design et le travail du métal, et décroche un diplôme d’histoire de l’art centré sur les arts tribaux et le XXᵉ siècle. Ses voyages le mènent ensuite en Afrique, en Asie et dans les Amériques, avant qu’il ne revienne s’établir là où il est né.
Il choisit le métal, dit-il, pour sa permanence. Ses sculptures jouent des surfaces polies et des patines, des silhouettes découpées, et surtout de la lumière — jusqu’à faire entrer le feu dans l’œuvre elle-même.
Gli Gli : le canoë qui a relié les îles à l’Orénoque

En 1995, des jeunes Kalinagos de Dominique formulent une idée : retrouver, en naviguant, les peuples caribs restés sur le continent, dans le delta de l’Orénoque. Aragorn s’associe à l’artiste kalinago Jacob Frederick pour porter le projet.
La construction est dirigée par Etien Charles, dit « Chalo », dernier maître constructeur de canoës du Territoire carib, qui encadre vingt et un jeunes. La quille est taillée dans un gommier — choisi pour sa sève —, les membrures en cèdre blanc. Le canoë mesure trente-cinq pieds, ouvert, gréé selon le modèle traditionnel. On le baptise Gli Gli.
Deux ans plus tard, l’équipage descend l’arc antillais jusqu’à la Grenade, Trinidad et la Guyana, et remonte la rivière Pomeroon à la rencontre des communautés carib et arawak. La BBC en tire un film, Quest of the Carib Canoe. De retour au nord, le canoë servira à emmener les écoliers de Beef Island naviguer.
En 2007, Gli Gli fait escale à Saint-Barthélemy. Son histoire fait le tour de l’île — et elle est l’un des fils qui mèneront à la West Indies Regatta. Lire la chronologie du festival.
Mai 2007 : Gli Gli remonte l’arc des îles Sous-le-Vent

Dix ans après la descente vers l’Orénoque, l’équipage reprend la mer, cette fois vers le nord. Du 6 au 26 mai 2007, Gli Gli quitte Antigua et remonte l’arc antillais : Nevis, Saint-Christophe, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Anguilla, Sombrero, puis la passe d’Anegada jusqu’à Tortola. Une douzaine de Kalinago de Dominique sont à bord, escortés par le Fiddlers Green, le voilier de soutien de Douglas « Doggy » Watson — le même qui, l’année suivante, mènera le sloop Genesis d’Antigua aux Îles Vierges avec Alexis Andrews et Aragorn.
La barre est tenue par Etiene « Chalo » Charles, le maître constructeur qui avait taillé la coque douze ans plus tôt. Paulinus Frederick porte la parole du groupe dans les écoles et les salles communales ; John Francis codirige le projet. À bord également : des vanniers, des tambourinaires, des apprentis charpentiers — l’équipage est un atelier flottant autant qu’un équipage.
L’objectif tient en une phrase du rapport final : faire apparaître « l’esprit de résurgence culturelle qui gagne les peuples autochtones des Caraïbes ». À Saint-Christophe, l’équipage se recueille à Bloody River, où les derniers Kalinago de l’île furent massacrés par les colons au XVIIe siècle — et y découvre les ossements des victimes, exhumés et rangés dans des cartons. À Anguilla, plus de 1 500 personnes attendent le canoë sur la plage de Sandy Ground, et l’équipage descend dans la grotte de The Fountain, dont les parois portent tout le panthéon amérindien gravé. Chalo s’y adresse aux ancêtres : « Nous sommes venus vous relever. »
Gustavia, 13 mai 2007 : l’escale qui a révélé une parenté
La traversée depuis Nevis se fait vent arrière dans une houle qui manque deux fois de remplir le canoë. Chalo fait réduire la voilure — on ne retire pas la livarde, on raccourcit la têtière de trois pieds sur le bambou, une manœuvre jamais essayée jusque-là — et Gli Gli entre dans Gustavia en fin d’après-midi.
Sur le quai, pas des centaines d’écoliers comme à Basseterre, mais un comité d’accueil qui dit beaucoup de l’île : Lou Lou et Jenny Magras, Daniel Blanchard, ancien maire alors à la tête du Club UNESCO et hôte de l’expédition, Raymond Magras, autre ancien maire, le maire en exercice Bruno Magras et son adjoint Yves Gréaux. Le premier lien se noue avant même les présentations : les Kalinago et les Saint-Barths parlent le même créole français. Le Club UNESCO loge l’équipage au gîte municipal et lui prête un minibus.
Le second lien, personne ne l’attendait. Aragorn le raconte ainsi dans le rapport de l’expédition :
Il ne reste presque rien de la culture carib à Saint-Barthélemy — sinon, comme nous l’avons découvert, que les bateaux de pêche traditionnels de l’île étaient autrefois des canoës monoxyles à voile. Pour une île sans arbres, c’était un choix de coque étrange. Daniel et son cousin Édouard nous ont appris que les pirogues étaient achetées en Guadeloupe ou en Dominique, puis transformées en bateaux de pêche à Saint-Barth, en ajoutant le bordage et les membrures.
Et la coïncidence est vertigineuse : avant même de savoir que Gli Gli ferait escale chez eux, Daniel Blanchard et son cousin Édouard avaient entrepris de refaire un de ces bateaux. Ils avaient commandé une pirogue de dix-huit pieds à Prosper Paris, dans le Territoire carib de Dominique — qui avait confié le travail à son beau-père. C’est-à-dire à Chalo. La coque, taillée par lui, était déjà arrivée à Saint-Barthélemy et se trouvait en chantier dans l’atelier d’Édouard quand le canoë est entré dans Gustavia. Les deux maîtres constructeurs caribs et leurs fils apprentis ont ainsi retrouvé leur propre ouvrage, à des centaines de milles au nord de l’endroit où il avait été taillé.
Le lendemain, l’équipage monte « en bois » à Grand Fond couper des membrures de poywe, le poirier-pays. « La lune était bonne et la tronçonneuse marchait », note Aragorn. Le poywe de Saint-Barth est petit à côté de celui de Dominique, mais la sécheresse de l’île le fait pousser lentement : un bois dur, excellent pour les membrures.
Reste le troisième lien, le plus léger et peut-être le plus parlant. Lors d’un pique-nique de plage à Petit Cul-de-Sac, les Kalinago et leurs hôtes jouent ensemble de la vieille musique créole : l’accordéon français, les tambours et le shak-shak caribs, et les sous-entendus des chansons créoles par-dessus. « On aurait juré que le groupe de Gli Gli et nos hôtes saint-barths jouaient ensemble depuis des années. » Avant de repartir, l’équipage emmène ses hôtes naviguer sur le canoë.
C’est cette escale-là — un bateau creusé en Dominique et achevé à Saint-Barth, une langue commune, un accordéon et des tambours sur la même plage — qui fait d’Aragorn Dick-Read autre chose qu’un illustrateur pour la West Indies Regatta. Il avait déjà relié les deux îles par la coque d’un bateau avant d’en dessiner le logo.
Voir le film
Quest of the Carib Canoe — « La Quête du Canoë 2000 ». Voici la présentation qu’en donnait le programme du festival lors de sa projection :
Partez avec Aragorn à la rencontre des derniers Kalinagos de Dominique, pour suivre un rêve : construire un immense canoë comme leurs ancêtres l’auraient fait il y a cinq cents ans, et arpenter avec lui les routes maritimes migratoires ancestrales à travers les Antilles.
Le documentaire est visible ici même :
Gli Gli à réparer
Un ouragan a abîmé le canoë à l’avant. Gli Gli est aujourd’hui à terre, posé sur ses béquilles, et attend des travaux de réparation.
Lors de la projection du film à Saint-Barthélemy en 2026, Aragorn a expliqué que le canoë avait relié toutes les îles, depuis l’Amazonie jusqu’aux Îles Vierges britanniques — mais qu’il lui manque encore d’aller jusqu’à Cuba. Son projet est donc de le remettre en état et d’achever ce périple.

Aragorn’s sculptures — Le métal et le feu
Ses sculptures de feu — sphères, pyramides, cubes ajourés — sont devenues sa signature. Le métal y est découpé de motifs qui ne se révèlent qu’une fois les flammes allumées à l’intérieur : la lumière traverse la matière et projette le dessin tout autour. À Trellis Bay, ces boules de feu sont plantées dans l’eau et enflammées à chaque pleine lune.


Tout est parti d’une boule échouée sur la plage. Chaque sculpture est unique et façonnée à la main dans une sphère d’acier, d’un pied à cinq pieds de diamètre — trente centimètres à un mètre cinquante. Il y découpe des scènes entières, puis les alimente au bois : l’image change tout au long de la combustion, du grand feu du début jusqu’aux braises. Une fois la sphère maîtrisée, il en tire des cubes et des pyramides.
Ce qu’il découpe dans l’acier, ce sont « des figures humaines, des animaux, des symboles et des motifs ». Et l’œuvre reste inachevée tant qu’elle est froide : « Les images ne prennent tout leur sens qu’une fois le feu allumé à l’intérieur : les dessins se découpent sur les flammes, prennent vie et retiennent le regard. »
À Trellis Bay, les sculptures sont exposées devant l’atelier, sur la plage. À chaque pleine lune et pendant le festival du Nouvel An de Trellis Bay, il les installe sur des supports dans la mer, juste au-delà du rivage, pour que le public les voie ; le soir du Nouvel An, fontaines et feux d’artifice s’y ajoutent. Ses sculptures de feu figurent aujourd’hui dans des collections privées et des galeries dans le monde entier.
Le procédé a fini par voyager : Aragorn a été invité au 12e Symposium international de sculpture de Changchun, en Chine, où il a réalisé pour le parc de sculptures de la ville une boule de feu de trois mètres — deux fois plus grande que tout ce qu’il avait fait jusque-là — au milieu d’œuvres de plus de quatre cents artistes venus de cent trente pays. Il y portait le drapeau des Îles Vierges britanniques. Un livre a depuis été consacré à ces boules de feu.
Son travail a été montré à Londres, à St Martin-in-the-Fields, à New York, à la Cast Iron Gallery, et dans toutes les Caraïbes. Il a cofondé le Caribbean Artisan Network, qui met en relation les artisans de la région.
Un atelier, une boutique flottante, une ferme
La sculpture n’est qu’une des mains d’Aragorn Dick-Read. C’est un voyage en Haïti, en 1987, qui a fait naître les silhouettes découpées dans le cuivre et l’acier — patines turquoise sur cuivre poli, acier noirci travaillé au feu.
Mais depuis 1985, ce sont surtout ses tee-shirts imprimés à la main qui ont quitté les îles dans les valises : un dessin gravé, reporté en sérigraphie, tiré à la main sur du coton lourd — et les mêmes douze motifs existent en estampes sur papier de coton ou de chanvre biologique. À l’atelier de Trellis Bay travaillent aussi deux céramistes, Debbie Entwistle et Liz Crowley, qui donnent des cours ; les fireballs de céramique y sont tournées puis cuites au raku, la technique japonaise du XVIIe siècle, refroidies dans du papier déchiqueté qui leur donne leurs reflets métalliques.

Le plus caribéen de tout cela est peut-être sa boutique flottante : chaque matin, Aragorn charge un bateau d’épices, de pain frais, de légumes du pays, de tee-shirts et d’artisanat, et fait la navette entre Trellis Bay et Marina Cay. Les légumes viennent de Good Moon Farm, sa ferme biologique. À terre, la boutique se présente comme la seule de son genre aux Îles Vierges britanniques : on n’y vend que du caribéen — paniers, masques de bambou, calebasses, tambours, larimar, chapeaux, poteries.
Son travail a été exposé à Londres (St Martin-in-the-Fields, Smiths Gallery à Covent Garden), à New York (Cast Iron Gallery, Soho), à Antigua (Harmony Hall), à Saint-Barthélemy et à Tortola.
Trellis Bay : un studio, une poterie, un village

Aragorn vit et travaille à Trellis Bay, sur Beef Island, avec son épouse Federica Feliziani — peintre elle aussi — et leurs deux fils. Sur place : sa galerie, un atelier de poterie, un centre d’art qui expose les artisans caribéens et propose des cours. C’est une adresse que les navigateurs de passage connaissent bien.
Chercher, écrire, transmettre
Depuis des années, Aragorn Dick-Read mène un travail de fond sur l’artisanat caribéen : un livre photographique et un documentaire, état par état, du Belize au Suriname, sur les traditions précolombiennes, africaines et européennes et la façon dont elles se sont mêlées. Le propos n’est pas seulement esthétique. Il défend l’idée que les artisans les plus vivants de la région se trouvent presque toujours dans ses marges — descendants de Taïnos, de Caribs, de Marrons, Rastas, anciens, détenus — et que l’artisanat leur donne une indépendance que le marché du travail ne leur offre pas. Le livre doit comporter des modes opératoires en images, « pour ceux qui ne savent pas lire », et servir de manuel dans les écoles.
Même intention derrière le Caribbean Artisan Network, qu’il a cofondé, et derrière l’atelier de Trellis Bay, où les savoir-faire s’enseignent à qui se présente.
Le voir, le suivre

- Aragorn’s Studio — Trellis Bay, Beef Island, Tortola VG1110, Îles Vierges britanniques — ouvrir dans Google Maps
- Instagram de l’artiste — @aragornbvi
- Instagram du studio — @aragornsstudio
- Sites — aragornbvi.com · aragornsstudio.com
Sources
- Biographie et présentation de l’artiste — aragornsstudio.com/Aragorn.htm
- Gli Gli Leeward Island Expedition, rapport final, mai 2007 — rapport au format PDF (les citations ci-dessus en sont traduites)
- Journal de bord quotidien de l’expédition — aragornsstudio.com/gligli/updates.htm
- Objectifs et équipage de l’expédition — aragornsstudio.com/gligli/objectives.htm
- Les sculptures de feu — aragornsstudio.com/fire.htm et aragornbvi.com (la boule de feu de Changchun)
- Le projet de livre sur l’artisanat caribéen — aragornsstudio.com/Projects.htm
Les photographies de ses œuvres appartiennent à l’artiste. Pour en publier ici, nous attendons son accord.
