
À Carriacou, on ne dit pas « la famille Compton » comme on citerait un atelier parmi d’autres. Selon les sources locales, cette famille est à l’origine même du métier sur l’île — et son nom réapparaît à chaque génération, sur presque tous les bateaux importants de Windward, jusqu’à aujourd’hui.
Windward, le village qui construit des bateaux
Sur la côte est de Carriacou, exposée au vent et protégée seulement par une barrière de corail, se trouve le village de Windward. C’est là, sur la plage et sous les arbres, que se construisent depuis près de deux siècles les voiliers de bois les plus rapides des Antilles.
Cette activité n’est pas née spontanément. Au XIXe siècle, un propriétaire terrien écossais installé à Carriacou avait besoin de bateaux pour transporter ses marchandises. Plutôt que de les acheter, il fit venir d’Écosse une équipe de charpentiers de marine. Ces hommes s’installèrent à Windward, y firent souche et transmirent leur métier. C’est pourquoi les charpentiers de Carriacou portent aujourd’hui encore des patronymes écossais : McLaren, McLawrence, Patrice — et Compton.

La méthode n’a pas changé. Aucun plan dessiné : le charpentier taille une maquette de demi-coque sur laquelle il trace la position des membrures et la largeur du maître-bau. C’est cette maquette, et elle seule, qui sert de référence pendant tout le chantier.

Benjamin Compton — arrivé en 1833
Le point de départ. Premier charpentier de marine connu à Carriacou, arrivé d’Angleterre en 1833. Aucune source ne nomme les bateaux qu’il a construits. On sait seulement que ses descendants ont poursuivi le métier, et que l’âge d’or de la construction navale sur l’île se situe dans les années 1920 et 1930.
Jassie Compton — le maître dont on suit encore les formes
Il appartient à la génération des grands anciens de Windward. Son importance tient à deux choses. Il a conçu et construit le Margeta O, sloop de 38 pieds devenu emblématique. Et il a formé, par l’exemple, le charpentier le plus célèbre de l’île — Alwyn Enoe, qui n’est pourtant pas un Compton.
Son influence se lit jusque dans des bateaux qu’il n’a pas construits de ses mains : la goélette Jambalaya, lancée en 2002, a été bâtie par Alwyn Enoe d’après une maquette de demi-coque sculptée par Jassie Compton.
Bernard Compton — le maître charpentier
Né vers 1948, il travaille à Windward, dans son arrière-cour en bord de plage, à côté d’un petit rum-shop qui lui appartient. Il n’a pas appris le métier de son père mais de ses cousins, et le transmet à son fils et à ses neveux. En 2010, l’équipage du voilier britannique Mollymawk, venu visiter tous les chantiers de Windward, le désigne sans hésiter comme le premier constructeur de l’île.

Il ne dessine pas de plans. La quille est en greenheart du Guyana, arrosée de rhum et d’eau au moment de la pose. Les membrures sont en cèdre blanc, coupées trois jours avant la pleine lune — le bois pris à ce moment-là se conserve mieux. Le bordé est en acajou, cloué au bronze silicium, les coutures calfatées au coton puis scellées au brai et à l’époxy.
Dix ans. Vingt ans. Peut-être cinquante si vous vous en occupez bien !
Bernard Compton, interrogé sur la durée de vie d’un sloop, 2010
Parmi ses bateaux : Glacier (2008), qu’il a plus tard élargi sur la plage de Windward, et New Moon (11 juillet 2010, 32 pieds), aujourd’hui navire-école à Antigua.



Le lancement, une fête de village
La pose de la quille et la mise à l’eau sont des fêtes. Autrefois, la quille était arrosée du sang d’un cabri sacrifié et bénie par des paroles secrètes ; aujourd’hui, on se contente le plus souvent de rôtir le cabri et de le faire passer avec de grandes rasades de Jack Iron, le rhum local. Un bateau ne reçoit son nom qu’au moment où il touche l’eau.


Cyril Compton, dit « Uncle C »
Frère de Bernard. Pêcheur accompli et marchand plutôt que charpentier professionnel, il a financé le Margeta O d’origine en vendant pendant quatre ans des fruits depuis un voilier dans les îles Vierges américaines. Après la perte du bateau dans un ouragan, c’est lui qui a mené la reconstruction, en réutilisant le mât et les poulies récupérés sur l’épave.
En 2007, pour le 42e festival de la Carriacou Regatta, il dirige la construction d’un nouveau sloop de 38 pieds avec ses fils et leurs amis, taillant lui-même la maquette de demi-coque. Le bois est abattu sur l’île, fendu, écorcé et raboté par les constructeurs ; les seules pièces importées sont les vis de bronze et d’acier.
La génération suivante
Cyron et Daine Compton, fils de Cyril, construisent le Margeta O2 avec leur père en 2007. Ils héritent du métier par les deux branches : les Compton du côté paternel, et du côté maternel le grand-père d’Olga Bethel, pêcheur et charpentier de marine.
Calvert Compton est présenté comme l’un des derniers maîtres charpentiers de Carriacou. Les sources lui attribuent le Margeta, lancé en 2019 — un nom qui rattache clairement ce bateau à la lignée des Margeta O.
Verol Compton représente la relève. En 2025, il est cité parmi les jeunes constructeurs talentueux de l’île, aux côtés de Bernard McLawrence, Benson Patrice et Callistus Enoe.
Contact — La famille Compton
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